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Johannes se sentait pris entre deux feux. Lui non plus ne pouvait lui confesser toute la vérité. Il avait envie de lui accorder sa confiance, mais prudence est mère de sûreté, dans la langue de Molière comme dans celle de Goethe. Même si elle lui avouait ses secrets, lui ne pouvait révéler les siens.

 

— Je comprends pourquoi tu ne voulais pas m’en parler. Et je ne t’en veux pas. Avec mon uniforme sur le dos, il y avait de quoi prendre peur… planquer des Juifs, ce n’est pas rien.

— Je ne te le fais pas dire. Tu peux bien me jurer que tu n’es pas d’accord avec tout ce que font les nazis, tu restes tout de même l’un d’eux. C’est comme ça. Hier, quand je suis tombée dans les pommes, je t’ai vu dans ma tête. Un vrai cauchemar. Tu levais ton flingue, hésita Eugénie en fermant les yeux alors qu’elle se remémorait la scène, et tu tirais une balle en pleine tête à Esther… la gamine de mon amie.

 

            Johannes la regardait, désemparé. Si seulement elle savait à quel point ni ses amies, ni elle, n’avaient rien à craindre de sa part. Mais il ne pouvait rien lui révéler sans les mettre en danger tous les deux. Dans sa situation, ce n’était pas envisageable. Il aurait voulu pouvoir la rassurer, lui dire tout ce qui bouillonnait au fond de son âme… Mais ce n’était pas raisonnable.

 

Néanmoins, il lui promit, les yeux dans les yeux, de garder son secret. Eugénie ferma les paupières et remercia la Sainte Vierge en qui elle ne croyait pas vraiment, sauf en de pareils moments. Son sang se remit à circuler. Elle leva ses yeux bleus vers lui et lut dans le regard de Johannes non pas le jugement ou la trahison qu'elle redoutait tant, mais une sincérité désarmante. Une part d’elle, toujours sur le qui-vive, guettait malgré tout le faux pas, la trahison, le regard qui change. Mais rien ne vint. Il restait là, tendu et silencieux, le regard désolé mais digne.

 

— C’était pour elles, la confiture ?

— Oui.

— C’est généreux.

— Généreux ? Elles crèvent de faim ; c’est de la pitié plutôt. Jeanne ne sort même plus de sa chambre. Trop peur qu’on la ramasse, qu’on l’embarque, juste parce qu’elle a la peau un peu trop mate… Alors c’est moi qui y vais, qui leur apporte un peu de savon, un bout de pain. Si tu les voyais… Tu haïrais les tiens, c’est sûr, pour ce qu’ils font aux miens… conclut-elle avec une pointe d’amertume doublée de ressentiment.

 

           Je sais tout ça, Ô Eugénie, comme je le sais.

 

— Je suis désolé. Je comprends.

 

            Il s’étonna lui-même de la neutralité de ses propos et de combien ils pouvaient être mal interprétés. Il s’apprêtait à renchérir mais n’en eut pas le temps. La colère qui étreignait Eugénie sembla lui délier la langue.

 

— C’est justement parce qu’il t’a vu me filer à manger qu’Edmond m’a cognée vendredi soir. D’ailleurs, il veut que je couche avec toi, que je te fasse les yeux doux pour que tu nous lâches des tickets de ravitaillement… Et quand il a pigé que j’avais tout refilé à Jeanne et Esther… Il a vu rouge.

— Si j’avais su… soupira le lieutenant.

— Arrête, tu aurais dû voir Esther ! Son sourire, quand elle a vu ce que tu avais apporté… Ah, ça valait le coup. Je ne regrette rien.

 

            Sans prévenir, la porte s’ouvrit à la volée, claquant contre le mur avec un bruit sec qui fit sursauter Eugénie et trembler le portrait d’Hitler accroché au mur. Johannes releva les yeux, Eugénie se retourna précipitamment tirant sur son pull-over pour cacher ses cuisses nues.

 

— Il faut absolument que tu répondes au colonel Ulm… commença l’homme le nez dans ses papiers avant de relever la tête. Merde ! Johannes, je ne savais pas que tu étais occupé…

 

Karl analysa la scène d’un seul coup d’œil. Le rouge sur les joues d’Eugénie, la position de Johannes, près d’elle, très près. L’atmosphère qui n’avait rien de militaire ni même d’officiel. Le sergent n’avait pas besoin de poser de question, tout se lisait dans leurs postures et dans leurs yeux.

 

— Laisse-nous, Karl, lui lança Johannes.

 

L’homme acquiesça et repartit sans demander son reste. Le froid de l’hiver s’était glissé dans le grand bureau du lieutenant et la chair de poule envahit la peau d’Eugénie, restée nue entre son pull-over et ses bas.

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