Chapitre 8
Haru fut conduit dans une grande salle d’eau ornée de colonnes sculptées ainsi que de motifs floraux et animaliers. Le sol était recouvert de carreaux de marbre blanc poli. La salle était un lieu serein, presque religieux, dédiée uniquement à la préparation et la purification des concubines avant leur rencontre nocturne avec l’Empereur. Au centre, un gigantesque bassin en jade s’étendait sur toute la longueur de la pièce. L’eau qui y bouillonnait doucement était parfumée à la rose ; l’odeur délicate se mêlait à celle du lait qui flottait à la surface pour adoucir la peau.
Des servantes vêtues de soie légère aux teintes pastel s’affairèrent autour de lui, l’aidant à se dévêtir avec une précision cérémonieuse. Elles le guidèrent lentement dans l’eau, dont la chaleur agréable se répandit immédiatement dans ses muscles tendus par la nervosité.
Confus, Haru avait le sentiment de couler dans une mer d’incompréhension et d’angoisse. Il ne comprenait pas que l’Empereur le fît laver par ces femmes à qui il ne pouvait cacher son sexe. Ne voulait-il pas qu’il passât pour une femme aux yeux de tous ? Une fois qu’il fut propre, elles l’examinèrent pour être certaines qu’il ne présentait aucune maladie ni parasite. Une part de lui désirait ardemment se rebeller, mais il se sentait trop las, trop désespéré pour esquisser la moindre révolte futile. On l’enveloppa ensuite d’un drap de satin rouge. Tout le temps que dura sa préparation, Liu, la servante venue lui apporter le jeton lui expliqua en détail le processus qui allait suivre et la manière de plaire à l’Empereur.
Plus la femme parlait, plus une idée commençait à s’imposer dans son esprit. Plaire à l’Empereur… Lentement, une pensée odieuse s’insinua en lui, qui le fit frémir de dégoût mais qu’il ne put réfréner pour autant. Haru comprit que le fait que l’Empereur souhaitât le recevoir dans ses quartiers pouvait par la suite garantir sa survie, s’il s’y prenait bien… Certes, il était inexpérimenté et il avait perdu l’usage de ses jambes, mais s’il arrivait à entrer dans les bonnes grâces de Xiong Li, il avait peut-être une chance de sauver sa vie et de pouvoir un jour quitter cet endroit… Il n’imaginait pas pouvoir rentrer au Japon, mais aucune vie ne serait plus méprisable que celle qu’il menait ici. S’il pouvait au moins quitter la Cité interdite, il pourrait prétendre à une existence d’infirme misérable mais digne, sans voir son honneur piétiné chaque jour.
Haru ferma les yeux et tenta de se raccrocher à cette idée de toutes ses forces, bien que ce qu’elle impliquât le fît trembler d’horreur.
On le transporta ensuite vers un palanquin très étroit où il fut installé sans son fauteuil. L’espace était si restreint qu’il ne pouvait bouger à l’intérieur. Il s’agissait d’une sorte de petite cabine soulevée et transportée par des eunuques, où l’on tenait assis sur un banc. Celle-ci avait l’apparence d’un très petit temple chinois, avec le toit en pagode, et comportait quelques trous à l’arrière, comme un grillage, pour permettre la circulation de l’air. Le tout était richement décoré et sculpté.
Pendant le trajet, il réfléchit aux prémices d’un plan, malgré l’affreuse appréhension qui le gagnait. Il voulait, de cette manière, se redonner courage et combativité. Après tout, il n’était pas une de ces femmes soumises qui composaient le harem impérial. Il se sentait capable de manipuler Xiong Li. Pour cela, il lui faudrait l’amener à parler, se livrer, et sans doute — il eut un haut-le-cœur — le laisser le toucher sans le repousser. S’il avait reçu ce jeton, c’était que l’Empereur souhaitait peut-être coucher avec lui. Ou bien, le corriger ? Sinon quoi d’autre ? Un nouveau frisson parcourut le corps de Haru. Il devait à tout prix gagner les faveurs de celui qui avait droit de vie ou de mort sur lui, quoi qu’il lui en coûtât.
Qu’allait-il lui arriver ? Comment serait l’Empereur ? Il fallait qu’il mît toutes les chances de son côté.
Enfin, il arriva dans les appartements impériaux. À gestes feutrés, les eunuques le déposèrent puis disparurent en fermant les portes derrière eux. Haru se retrouva seul dans l’obscurité, les nerfs tendus comme la corde d’un arc. Il ne distinguait rien et attendit que ses yeux soient habitués à la pénombre.
En plissant les yeux, il finit par apercevoir l’Empereur dans les ténèbres des appartements.
Xiong Li se tenait dans un coin de la pièce et n’avait pas l’air d’être au mieux de sa forme… Il s’approcha lentement de Haru, une bouteille à la main. L’odeur d’alcool qui émanait de lui le frappa immédiatement et lui ôta de l’esprit toutes les formules rituelles de salutation auxquelles il aurait immédiatement dû se plier.
— Vous êtes saoul ? demanda-t-il seulement en fronçant le nez.
L’Empereur sembla surpris. Il eut un instant d’hésitation avant de répondre au jeune Japonais, en désignant la bouteille du doigt.
— Tu vois ça ? C’est du saké. C’est un alcool de chez toi, non ? Mes hommes en ont trouvé près du campement militaire japonais en Corée. Ce n’est pas mauvais.
— Sue Liu dit que vous êtes rarement ivre.
Haru savait qu’il prenait des risques en se montrant aussi direct, mais ses nerfs lui interdisaient de procéder autrement. Il espérait ainsi pouvoir communiquer avec Xiong Li et le faire parler sans se soumettre aux us et coutumes d’une courtisane.
L’Empereur but une nouvelle rasade de saké, puis ses lèvres se crispèrent en un rictus comme s’il comprenait tardivement la manière dont on s’adressait à lui.
— Comment oses-tu t’adresser à moi ?
L’Empereur le scrutait, comme s’il voulait s’imprégner de ses traits. Haru prit donc le temps de l’observer à son tour. C’était un très bel homme, personne de sensé n’aurait prétendu le contraire.
— Tu ne sais pas à quel point j’ai pensé à toi, Haru, puisque tel est ton prénom, lâcha-t-il soudain, amer et désabusé. Je croyais que ça me passerait…
Ses doigts se crispèrent sur la bouteille.
— Je me trompais.
L’Empereur serra les mâchoires et s’approcha.
— Un si beau visage… poursuivit-il. Pourquoi faut-il que tu sois un homme ? Les choses seraient plus simples si tu étais une femme. Je suis maudit des dieux, entends-tu ?
Enragé, Xiong Li jeta sa bouteille contre le mur, qui éclata quelques mètres seulement derrière Haru, les éclaboussant au passage avant de répandre son contenu au sol. Le jeune homme sursauta et ferma les yeux au moment de l’impact.
— Bon sang ! Me voilà souillé ! s’exclama l’Empereur en secouant les mains et les amples manches de son hanfu taché d’alcool.
Haru restait figé. Il n’osait pas lever le petit doigt, tétanisé par la peur. Son cœur battait la chamade. Il fallait qu’il se ressaisisse, qu’il ne reste pas à la merci de cet homme. Xiong Li s’avança encore vers lui et du bout des doigts, il lui caressa le visage. Le jeune Japonais en oublia de respirer, bien que ce contact le fît frémir. Personne encore, ne l’avait touché ainsi.
— Je m’étais dit que l’alcool rendrait les choses plus faciles… Tu me tourmentes depuis la première fois que je t’ai vu, Haru. Il est temps de mettre fin à cette torture qui menace de me rendre fou.
Xiong Li passa son bras sous les cuisses du jeune homme, l’autre sous ses épaules, puis le souleva — comme la première fois qu’ils s’étaient rencontrés dans les appartements impériaux — pour le conduire jusqu’à son lit, chef-d’œuvre d’opulence : une imposante structure en bois de santal finement sculpté de dragons et de nuages, symboles de l’autorité céleste. Des colonnes massives soutenaient un baldaquin de soie dorée, brodée d’un phénix en plein vol.
Lorsque la tête de Haru se posa sur les coussins de soie cramoisie brocardée de fils d’or, il ferma les yeux. Il ne parvenait pas à regarder l’Empereur qui se tenait juste au-dessus de lui, dégageant un parfum de saké qui provoqua en lui une étrange nostalgie. Il se sentait à la dérive, jeté dans des vagues qu’il ne pouvait comprendre. Tout dans cet instant le répugnait, et pourtant… les paroles et les gestes de Xiong Li l’atteignaient étrangement. Personne n’avait encore montré d’attirance pour lui et bien que le désir de l’Empereur envers lui continuât à faire frémir en lui chacune des valeurs qu’on lui avait inculquées, il ne parvenait pas à se débarrasser de cet étrange fourmillement qu’il n’avait jamais connu auparavant. Il se sentait désiré et cela le troublait au plus haut point.
— Il est l’heure de découvrir mon cadeau, annonça l’Empereur en écartant la couverture rouge qui protégeait encore l’intimité de Haru.
Son corps nu fut alors exposé au bon vouloir de Xiong Li. Ce dernier l’observa longuement ; son regard descendit jusqu’à la virilité du jeune homme, qui reposait mollement entre ses jambes inutiles. Haru restait interdit, crispé, les yeux écarquillés.
— Un homme, répéta le Chinois pour lui-même, ne semblant pas oser y croire malgré l’évidence.
Il effleura les côtes de sa nouvelle « acquisition », puis ses hanches fines. Le Japonais eut un nouveau frisson sous le contact des doigts gelés de l’Empereur.
— Es-tu vierge, Haru ?
Le Japonais resta muet et ne répondit pas tout de suite. Oui, il l’était. Il avait déjà tenté d’aborder des femmes, autrefois. Cependant, elles le rejetaient à chaque fois à cause de son apparence. Elles cherchaient toutes un mari à l’allure plus virile qui pourrait subvenir aux besoins de la famille, et aucune ne voyait cet homme-là en Haru. Le souvenir de ces humiliations répétées s’entremêla étrangement avec le bouleversement que faisait naître en lui le désir de l’Empereur, et lui fournit le cran nécessaire pour répondre avec hardiesse.
— Et vous ? L’êtes-vous ? finit-il par répondre en levant des yeux vers l’Empereur. Bien sûr que vous ne l’êtes pas… vous avez un harem. Vous avez mis tant de femmes dans ce lit… Pourquoi moi, qui n’en suis pas une ?
Son interlocuteur parut légèrement déconcerté, peu habitué à ce qu’on lui répondît de cette façon. Il ne sembla toutefois pas s’en formaliser. Tout, dans cette soirée, était en dehors des conventions et de la normalité.
— Je ne l’ai jamais fait avec… un homme, avoua Xiong Li en fronçant les sourcils, comme perdu. Je me dis que cela ne doit pas tant différer de ce que j’ai déjà expérimenté. Mais tu parles avec beaucoup d’assurance pour une personne dans ta position…
— Vous me préféreriez silencieux en plus de ne plus pouvoir marcher, de me faire aider pour me laver et m’habiller… Souhaitez-vous donc faire de moi une parfaite poupée ? Si tel est votre souhait, il faudra me couper la langue ou me laisser partir, car je ne suis pas et ne serai jamais une concubine soumise, mais un soldat de l’armée japonaise. Je ne peux plus marcher, mais je n’arrêterai pas de parler.
Le jeune homme soutint le regard inquisiteur de l’Empereur tandis qu’il s’exprimait. Il était incapable de le décrire tout à fait, mais il y avait quelque chose de l’ordre du jeu dans cette situation qui pourtant, l’avait d’abord terrifié. Était-ce parce que personne ne l’avait jamais regardé comme Xiong Li le regardait, avec cette lueur de désir bien visible au fond du regard ?
— Te laisser partir ? finit par répéter Xiong Li. Cela fait des jours que tu occupes toutes mes pensées ; il n’est pas question que je te laisse partir maintenant que je te tiens entre mes mains. J’ose espérer que cette obsession à l’encontre même de toute nature, qui s’est éveillée en moi lors de notre rencontre, disparaîtra une fois pour toutes lorsque je l’aurai enfin assouvie. Parle autant que tu veux, cela n’y changera rien. Gémis plutôt pour moi, Haru, fais-moi entendre cette voix…
Dans sa jeunesse, il était arrivé à Xiong Li de s’intéresser à certains hommes. Il s’était rapidement rendu compte qu’il regardait ses congénères masculins avec une attention et une envie que n’avaient pas ses camarades. Devant ce constat, il s’était renfermé sur lui-même pour réfréner ces pulsions dont il avait honte. Une fois devenu Empereur, il avait pris soin de remplir son harem des plus belles femmes de Chine et d’Asie. Il était parvenu à reléguer ses désirs quelque part au fond de lui, au point de les faire presque disparaître, et croyait qu’ils ne resurgiraient jamais… jusqu’à Haru.
Xiong Li effleura le bas du ventre du jeune homme, dirigeant avec lenteur ses doigts vers ses cuisses. Haru ne ressentait plus rien dans les jambes. Cependant, si on appuyait assez fort, il était capable de savoir où une personne avait à peu près placé sa main. Quand l’Empereur le caressait du bout des doigts, il ne sentait rien, mais il pouvait le voir. Observer la scène sans être capable de bouger ou de ressentir quoi que ce fût était un sentiment particulier.
Une boule d’angoisse remonta dans sa gorge, serrant sa poitrine… Xiong Li ne parut pas s’en rendre compte — ou il s’en fichait — et continua à explorer son corps. Une de ses mains s’enroula autour du sexe de son nouveau partenaire, lui arrachant un hoquet.
— Un ventre plat, une peau si blanche, des hanches si fines… Même ton corps est féminin, grimaça l’Empereur. À l’exception de ceci. Devrais-je faire de toi un eunuque ?
— S’il vous plaît… Non, eut le courage de supplier le Japonais du bout des lèvres.
— Alors, tu vas devoir prouver que cela peut me servir.
