Je sortis et il me tendit la joue. Sa barbe rase me picota lorsque nous nous fîmes la bise, et je me rendis compte que c’était la première fois que nous nous touchions. J’aurais souhaité que cet instant s’éternise, que la tradition stupide qui voulait que la bise française se résume à deux baisers fugaces – nos lèvres si proches et pourtant si éloignées – soit abolie pour devenir dix, trente contacts prolongés, joue contre joue ! Je sentais l’odeur de son parfum émaner de son cou. Une fragrance douceâtre qui me donna immédiatement envie d’y poser ma bouche mais qui, dès que je m’éloignai, s’évanouit aussi vite qu’elle était apparue. Je me sentais timide, apeurée comme si je jouais soudain dans la cour des grands. Je dus faire un effort pour paraître décontractée et naturelle.
– Alors, quel est ce changement de plan ?
Il me sourit et me fit signe de le suivre. – Après coup, je me suis dit qu’un vulgaire bistro ça faisait ringard, commença-t-il de sa voix harmonieuse. Franchement, combien de fois es-tu allée dans un bar au cours du mois ?
– Euh, je ne sais pas, probablement cinq ou six fois ?
Je pensai immédiatement à Nicolas. Bar ou restaurant, c’était effectivement dans l’un ou l’autre que nous nous retrouvions la plupart du temps. Rien de très original, je devais lui concéder.
– Voilà ! confirma-t-il avec un petit air vainqueur. Donc j’ai un peu réfléchi. J’avais une super idée qui aurait fait sensation pour sûr, mais il fallait prendre la voiture et j’ai supposé que tu refuserais de monter avec un inconnu en pleine nuit, pour aller dans la campagne nantaise.
– Tu as correctement supposé, répondis-je en riant. Et quelle était cette idée ?
– J’aimerais garder le secret pour un prochain rendez-vous, si tu veux bien.
– Tu penses qu’il y aura un prochain rendez-vous ?
– J’espère bien, en tout cas.
– Voyons déjà où celui-ci nous mène, m’amusai-je. D’ailleurs, où va-t-on ?
Il pointa le doigt devant lui.
– On y est dans cinq minutes, pas plus, promis ! C’est un piano-bar.
– Un piano-bar ? répétai-je avec surprise.
– Je sais, je sais, ça semble encore plus ringard que juste un bar. Tu dois penser que c’est le genre d’endroit où allaient nos grands-parents, avec du jazz chiant et tout ça. Mais laisse-lui une chance ! C’est en réalité un endroit moderne et plutôt prisé des jeunes !
Je fis la moue en insistant délibérément.
– Mouais, on verra ça.
Nous débouchâmes dans la rue Léon Jamin, un lieu que je ne connaissais pas et qui faisait face à l’église Saint-Similien. Renan s’arrêta devant une petite porte en bois et posa délicatement sa main dans mon dos pour m’inciter à entrer la première. L’endroit était fidèle à ce qu’il m’avait promis. La salle était baignée d’une lumière tamisée. Les boxes intimistes, semblables à ce que l’on pouvait voir dans les diners américains, étaient dotés de banquettes en imitation velours. Les cadres affichés aux murs représentaient des clichés en noir et blanc du Château des ducs de Bretagne pris sous différents angles. Au centre de la pièce, une scène accueillait un magnifique piano à queue noir, et c’était tout. L’instrument en parfait état se suffisait à lui-même ; il était le clou de la décoration des lieux. Son vernis reflétait la lumière du spot qui le surplombait, brillant de mille éclats comme autant de lucioles guidées par leur instinct de reproduction.
– Ils n’ont que trois ou quatre artistes qui se produisent ici, m’expliqua Renan. Les propriétaires sont très pointilleux sur leurs choix musicaux.
– Quel type de musique est-ce, si ce n’est pas du jazz ?
– Que de l’adaptation d’un répertoire assez contemporain. Ça peut aller de Star Wars aux Rolling Stones, en passant par Adèle ; mais tu n’entendras jamais du Mozart ou du Beethoven.
On nous plaça dans un box que Renan avait réservé et le serveur nous apporta la carte.
– Ils ont d’excellents cocktails, mais…
Le jeune homme me dévisagea avec un sourire en coin. Il était superbe ; sa chemise noire semblait se fondre parfaite- ment sous l’éclairage discret et faisait ressortir la douceur de sa peau blanche.
– Mais ? le relançai-je avec amusement, sachant très bien qu’il n’attendait que ça.
– Mais quelque chose me dit que tu préfères la bière ! J’éclatai de rire.
– J’aime aussi le vin rouge ! Mais je n’ai effectivement pas une grande passion pour les cocktails.
– Trop sucrés pour la petite dure que tu es ?
– Ce doit être ça, admis-je en me disant qu’il était peut-être plus proche de la vérité qu’il ne l’imaginait.
Nous trinquâmes ; moi à la bière, lui au vin blanc. Comme si c’était le signal qu’il attendait, le pianiste entama un arpège pour annoncer son arrivée. Les éclats de voix dans la salle diminuèrent et des têtes se tournèrent vers l’estrade. Le musicien se lança alors dans une interprétation du Seigneur des Anneaux qui me laissa sans voix. Je sentis les poils se dresser sur mes bras alors que je m’imaginais parcourir les grandes plaines du Gondor.
Le niveau sonore était parfaitement ajusté. C’était une musique d’accompagnement, permettant de discuter tout en profitant du talent indéniable de l’artiste et non pas un concert obligeant à rester silencieux pour se concentrer sur des œuvres pompeuses. Je sentis le regard de Renan peser sur moi et détournai donc mon attention du pianiste. Le jeune homme semblait me dévorer du regard, un léger sourire aux lèvres. Il n’en parut pas gêné lorsque nos yeux se croisèrent. Moi, si ; je baissai les miens en me sentant rougir.
– Tu es superbe, me dit-il dans un souffle.
J’eus un rire embarrassé.
– Tu n’es pas mal non plus.
Il me dévisagea quelques secondes de plus avant de poursuivre :
– Tu sais, je ne crois pas au coup de foudre. C’est une invention des films romantiques, je pense. Comment savoir qu’on souhaite passer le reste de sa vie avec une personne sur un simple regard ? Mais quand je t’ai vue la première fois, à la boutique, je suis tombé immédiatement sous le charme. Je sais bien que ce n’était que physique. On ne peut pas qualifier ça de coup de foudre. Mais toute la semaine qui a suivi, je n’arrivais pas à te chasser de mes pensées.
Il fit une courte pause pour porter son verre à sa bouche, puis le reposa doucement sur la table. Je le regardai pincer ses lèvres pour en débarrasser l’humidité que le vin y avait laissée. Je trouvai cela incroyablement sensuel.
– Pour tout t’avouer, je ne suis pas un grand amateur de café. Je suis revenu pour toi.
– Je te trouve particulièrement beau parleur, le taquinai-je. Est-ce que c’est de cette façon que tu as séduit ta femme ? Il me regarda avec surprise.
– Ma femme ? Je n’ai pas de femme. Il avait les mains croisées sur la table. Je jetai un œil à son annulaire gauche ; il ne portait effectivement aucun anneau.
– Ta compagne, si tu veux, ne joue pas sur les mots.
– Sara, je suis célibataire. Sinon pourquoi penses-tu que je serais ici ?
– Allons, Renan, tu n’as pas besoin de me mentir, je suis une grande fille. Tu pourrais au moins avoir le courage de me l’avouer. Ce n’est pas ça qui m’arrêtera, fis-je avec un sourire plein de sous-entendu, j’aurais moi-même été prête à tromper mon copain si on ne s’était pas séparés hier.
Renan ouvrit des yeux ronds comme des frisbees. Il semblait décontenancé et interloqué.
– La jolie brune, lui rappelai-je, celle que tu appelais « chérie ». Tu penses vraiment pouvoir me faire gober que vous n’étiez pas ensemble ?
Il me fixa une seconde de plus, puis il éclata de rire, dévoilant ses dents blanches. Ce fut mon tour d’être surprise.
– C’était ma cousine, glissa-t-il entre deux rires.
– Tu appelles ta cousine « chérie » ?
Mon air soupçonneux parut l’amuser car il eut un nouvel éclat de rire.
– C’est son prénom. Cherry, C. H. E. R. R. Y., épela-t-il. Sa mère est anglaise. Elle squatte chez moi pendant trois mois pour un stage à Nantes dans le cadre de ses études.
Et il éclata à nouveau de rire. Il me fallut quelques secondes pour comprendre. Puis je me sentis tellement idiote qu’il me vint l’idée fugace de m’enfuir en courant pour ne plus jamais le revoir. Mais je me souvins que j’avais un commerce en ville et que Renan en connaissait l’adresse. Alors je décidai de rester à ma place, noyée sous la honte. Putain, quand je raconterai ça à Violaine…
– Je me sens ridicule, soufflai-je. Mais quelle idée d’appeler sa fille Cherry, aussi ?
– Mais non, tu m’as bien fait rire. Ça faisait longtemps. Il s’essuya le coin de l’œil d’un revers du doigt.
– J’ai bien vu, confirmai-je en plissant les yeux pour l’intimider.
Nous terminâmes nos verres en silence. Le pianiste avait enchaîné sur Hotel California, et je l’accompagnai en fredonnant.
– Alors comme ça, tu étais prête à tromper ton copain avec moi ? Je me pris le visage entre les mains.
– Arrête, pourquoi tu me fais ça ? Il rit, de ce rire franc que j’avais voulu mettre sous cloche, puis se leva.
– Désolé… Mais j’avoue être flatté ! Il mit la main sur mon épaule. J’avais espéré un contact tout le début de soirée. Je profitai de ce petit plaisir.
– La même chose ? me demanda-t-il en désignant mon verre vide.
Je posai ma main sur la sienne et la pressai doucement, comme si cela m’était naturel. En réalité, je dus y mettre toutes mes forces. C’était beaucoup trop cucul. Quelle serait la prochaine étape, l’appeler mamour ?
– La même chose.
